Le niveau d'activité physique chez le lombalgique chronique : comment les comportements reflètent les croyances (par Kieran O'Sullivan).

Traduction d'un blog de Kieran O'Sullivan pour The British Journal of Sports Medecine (version originale).

Les problèmes d'incapacité secondaire à la lombalgie chronique continuent d'augmenter : la gestion de cette pathologie doit changer de façon significative(1). L'amélioration des résultats de la prise en charge d'autres pathologies chroniques (cardio-vasculaires, cancer) illustre la nécessité de modifier à la fois les (i) croyances et les (ii) comportements. Par exemple, pour réduire la consommation de cigarettes, les professionnels de santé, mais aussi le public, (i) devaient comprendre que fumer est une composante majeure du problème, et (ii) seulement ensuite, les comportements vis à vis du tabac ont pu changer pour répondre à cet état de fait.

 

Bien que nous savons qu'une augmentation de l'activité physique réduit de façon significative le niveau d'incapacité des lombalgiques chroniques, la plupart d'entre-eux restent relativement inactifs(2). Alors que ce « comportement » peut être pointé du doigt, on constate qu'il s'agit d'une stratégie tout à fait en accord avec leurs croyances (inadaptées). Prenons quelques exemples avec des croyances inadaptées rencontrées régulièrement chez les lombalgiques chroniques :

1.   L'idée comme quoi la douleur est toujours l'indicateur d'un dommage tissulaire reste très répandue(3). Elle est pourtant complètement obsolète au regard des connaissances actuelles en neuroscience(4). En effet, fréquemment des personnes pour lesquels la lésion tissulaire est évidente ne rapportent pas de douleur, tandis que d'autres avec des imageries tout à fait « normales » peuvent exprimer des douleurs terribles(5).

 

2.   De nombreuses activités, comme courir(6)  ou se pencher(7, 8), qui ne sont pas dangereuses pour le corps, sont considérées comme dangereuses et causes potentielles « d'usures et de déchirures »(3) .

 

3.   Enfin, l'amélioration des symptômes lombaires est considérée comme liée à l'intervention des mains « magiques » (ou aiguille / scalpel / imagerie) d'un thérapeute ou d'un service de soins plutôt qu'à des facteurs que les personnes peuvent apprendre à contrôler elles-mêmes comme l'activité physique, la gestion du stress, le sommeil et les penséés(9).

 

Lorsque nous considérons simplement ces 3 croyances très répandues, nous comprenons mieux pourquoi les lombalgiques chroniques évitent l'activité physique. Elle est souvent associée (au moins initialement) à des douleurs, ce qu'ils pensent être le témoin d'une augmentation des dégâts tissulaires. De plus, puisque les programmes de santé sous-évaluent le rôle des stratégies d'auto-prise en charge telle que l'activité physique, le faible niveau d'activité n'est pas surprenant.

 

En résumé, pour augmenter le niveau d'activité physique des lombalgiques chroniques, nous devons (i) remodeler leurs croyances et mieux contextualiser ce qui arrive à leur corps (par exemple : la lésion tissulaire n'est pas l'inquiétude la plus importante) ; (ii) éliminer la crainte qu'une activité physique quotidienne soit dangereuse même si le début est difficile, et (iii) autonomiser les patients à reprendre le contrôle grâce à des stratégies d'auto-prise en charge comme l'activité physique.

 

Pour finir, nous pourrions nous inspirer d'autres initiatives de santé publique (comme les zones non-fumeur, la taxation des cigarettes) mais aussi provenant de domaines extérieurs à la santé(10, 11) sur lesquels nous pouvons remodeler ces comportements et faciliter le choix d'une vie plus active(12) (par exemple : pourquoi les escaliers sont généralement plus difficiles à trouver que l’ascenseur dans un hôtel ? Pourquoi il est plus facile de se déplacer en vélo ou à pied dans certaines villes ?).

References:

1.   Deyo, R.A., S.K. Mirza, J.A. Turner, et al., Overtreating chronic back pain: Time to back off? Journal of the American Board of Family Medicine, 2009. 22(1): p. 62-68.

2.   Griffin, D.W., D. Harmon, and N. Kennedy, Do patients with chronic low back pain have an altered level and/or pattern of physical activity compared to healthy individuals? A systematic review of the literature. Physiotherapy, 2012. 98(1): p. 13-23.

3.   Goubert, L., G. Crombez, and I. De Bourdeaudhuij, Low back pain, disability and back pain myths in a community sample: prevalence and interrelationships. Eur J Pain, 2004. 8(4): p. 385-394.

4.   Butler, D.S. and G.L. Moseley, Explain Pain:(Revised and Updated). 2013: Noigroup Publications.

5.   Brinjikji, W., P. Luetmer, B. Comstock, et al., Systematic Literature Review of Imaging Features of Spinal Degeneration in Asymptomatic Populations. American Journal of Neuroradiology, 2015: In Press.

6.   Lane, N., J. Oehlert, D. Bloch, et al., The relationship of running to osteoarthritis of the knee and hip and bone mineral density of the lumbar spine: a 9 year longitudinal study. The Journal of Rheumatology, 1998. 25(2): p. 334-341.

7.   Wai, E., D. Roffey, P. Bishop, et al., Causal assessment of occupational lifting and low back pain: results of a systematic review. Spine J, 2010. 10(6): p. 554-566.

8.   Wai, E., D. Roffey, P. Bishop, et al., Causal assessment of occupational bending or twisting and low back pain: results of a systematic review. Spine J, 2010. 10(1): p. 76-88.

9.   Verbeek, J., M.-J. Sengers, L. Riemens, et al., Patient expectations of treatment for back pain: a systematic review of qualitative and quantitative studies. Spine, 2004. 29(20): p. 2309-2318.

10. Heath, C. and D. Heath, Switch: How to change when change is hard. 2010, New York: Broadway Books.

11. Thaler, R.H. and C.R. Sunstein, Nudge. 2008: Yale University Press.

12. Trost, S.G., S.N. Blair, and K.M. Khan, Physical inactivity remains the greatest public health problem of the 21st century: evidence, improved methods and solutions using the ‘7 investments that work’as a framework. Br J Sports Med, 2014. 48(3): p. 169-170.

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Dr Kieran O’Sullivan est enseignant au département des Thérapies Cliniques à l'Université de Limerick, en Irlande. Il a reçu une aide pour la recherche d'1 million d'euros et a publié plus de 50 articles dans des revues avec comité de lecture. Il a été récompensé par le statut de « spécialiste » par la Société Irlandaise des Physiothérapeutes. Il cultive un intérêt particulier dans le management des pathologies musculo-squelettiques chroniques comme la lombalgie.

Traduit par Guillaume DEVILLE