Douleur et simulation : le Syndrôme de Neymar Jr

Un blog de Clément Billerot

Lors de la dernière Coupe du Monde de football, les simulations de Neymar ont fait beaucoup parler. En effet il n’est pas rare de constater qu’au moindre contact, les footballeurs se jettent au sol, roulent puis se relèvent quelques instants plus tard. Ce comportement a agacé beaucoup de supporters qui préfèrent voir des dribles, des buts, des reprises de volées et surtout des buts !

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Au cours d’une séance avec une patiente présentant un tableau de sensibilisation du système nerveux central, il était presque impossible de la toucher tellement elle était sensible, je me suis posé la question suivante :

les joueurs simulent-ils vraiment ou expriment-ils simplement un niveau élevé de sensibilisation de leur système nerveux central ?

Je vous propose de découvrir la réflexion que cette question a initiée et de faire le lien avec quelques notions actuelles sur la physiologie de la douleur ;)

Peur de la blessure :

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222 millions d’euros, c’est le prix payé par le PSG pour acquérir Neymar. 222 millions d’euros, c’est donc la valeur de ce footballeur (record du transfert le plus cher de l’histoire du football). Imaginons un instant qu’un joueur se blesse gravement et qu’il ne puisse pas jouer toute une saison.

Que penser alors de cet investissement ? Quelles sont les conséquences pour le joueur ? Sa carrière ? Son club ?

Un des rôles du système nerveux central est de protéger l’intégrité de l’individu. Lorsque 222 millions sont en jeu, cette protection peut engendrer une hyper-vigilance, une pré-activation de la réponse douloureuse. Ainsi le moindre stimulus peut potentiellement dépasser le seuil de déclenchement de la douleur, un seul contact suffit ! Cependant, une fois que l’action est passée, que le joueur en bougeant constate qu’il n’est pas blessé, ou bien en étant rassuré par son soigneur alors il se relève et repart en trottinant… jusqu’au prochain choc ! Mais ce n’est pas le seul phénomène en jeu dans cette reprise du match. Nous y reviendrons plus tard (paragraphe 'Se relève et repart’)

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Croyances erronées :

« C’est mon bassin qui s’est encore déplacé ».

Une mauvaise représentation de la situation, une incompréhension de certains mécanismes peut entraîner un décalage entre ce qui est perçu par le joueur et la réalité.

Dans le monde du sport, il est fréquent de voir émerger de nouveaux traitements presque « magiques » qui promettent une guérison miraculeuse. Bon nombre de ces traitements proposés aux sportifs n’ont cependant pas montré une efficacité supérieure à un effet placebo. Cependant ils deviennent souvent indispensables !

Certains des traitements (passifs) proposés aux sportifs, qu’ils soient manuels ou utilisant des machines, les enferment dans une spirale de douleur-traitement-douleur… Cette boucle entraine une perte de contrôle du joueur sur son problème, le rendant dépendant à un traitement placebo.

La priorité du traitement devrait être placée sur l’éducation des joueurs, et si des adjuvants sont utilisés, il pourrait être intéressant d’informer les personnes traitées de leur effet potentiel et réel.


Stress et Anxiété :

Les joueurs sont maintenus constamment sous pression par leurs clubs. Lors de la Coupe du Monde, s’ajoute l’attente, la demande des supporters qui espèrent une victoire de leur équipe et veulent avant tout voir du spectacle !

Un tel niveau de tension sensibilise le système nerveux un peu plus. Cette sensibilisation est d’autant plus forte lors d’une phase de jeu décisive comme une contre-attaque par exemple. Tout va très vite, le jeu monte en intensité, sur un contact, le seuil de douleur est facilement dépassé et le joueur s’effondre ! Très vite, son système nerveux se pose la question : suis-je blessé ?

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Le manque de sommeil :

- Les nombreuses heures que les joueurs passent à l’entraînement engendrent une fatigue physique. Si cette fatigue semble favorable à un sommeil de qualité, il est important de remarquer que d’autres facteurs entrent en jeu.

- Repensez maintenant à la veille d’une rentrée scolaire ou d'un examen important, vous vous tournez dans le lit en pensant à la journée du lendemain. Imaginez maintenant que les évènements du lendemain conditionnent le reste de votre carrière ! Pensez-vous passer une bonne nuit ? Nous pouvons admettre assez facilement que lors d’une Coupe du Monde, le niveau de stress et d’anxiété des joueurs augmente et la qualité de sommeil diminue.

- Depuis plusieurs années un lien est également mis en avant entre la qualité de sommeil et les écrans. Réseaux sociaux, médias, analyse des matchs, de l’autre équipe… Les joueurs passent beaucoup de temps devant les écrans, ce qui altère encore la qualité de leur sommeil.


Et la douleur dans tout ça ?

Nous avons tous fait l’expérience suivante : lorsque nous sommes fatigués, nous sommes plus grognons, irritables… notre système nerveux est moins efficace pour intégrer et gérer les sollicitations extérieures. Notre système d’alarme-douleur est lui aussi impacté par ce manque de sommeil, ce qui contribue encore plus à sa sensibilisation.


Hyper-médicalisation

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Nous avons abordé la valeur monétaire des joueurs et l’enjeu d’une blessure sur leur carrière.

Lorsqu’un joueur se blesse, il sera orienté vers de nombreux spécialistes et recevra différents diagnostics. Cette errance médicale peut entrainer du catastrophisme et du stress, conduisant encore un peu plus à la sensibilisation du système nerveux central.

L’aspect médico-légal oblige chacun à se justifier par des clichés bien connus pour leur effet nocebo (radio, écho, IRM…). Il est reconnu que l’imagerie a potentiellement un impact négatif sur la douleur.

L’hyper-médicalisation s’ajoute aux précédents facteurs. Les médias, les émissions de « spécialistes » , les réseaux sociaux regorgent d’avis « médicaux », qu’il devient difficile d’ignorer.

Bénéfices secondaires :

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S’il est une raison qui paraît claire c’est celle-ci : obtenir une faute. Coup franc, penalty, provoquer un carton, agacer l’adversaire… Autant de raisons de se jeter par terre, rouler, crier !

Nous pouvons creuser un peu plus ce qu’obtenir la faute implique :

Une faute met fin à l’action et provoque un coup de pied arrêté, et l’avantage ne s’arrête pas là ! Elle permet de couper le rythme du match, par exemple d’empêcher une contre-attaque. Cela peut également énerver l’adversaire qui risque de perdre patience et ainsi concéder un carton jaune, ce qui limitera ensuite son engagement.

L’attente d’un bénéfice secondaire est un élément qui entretient le système dans un état sensibilisé, même de façon inconsciente. L’attente d’une « récompense » conditionne le système nerveux à anticiper la douleur.

« Au rugby au moins ce sont des costauds, ils ne simulent pas ! » Les règles du rugby sont différentes, et malgré les nombreux contacts, il est rare de voir un joueur rester au sol. Cela peut s’expliquer par le fait que les règles n’incluent pas de « faute » de contact. Il n’y a donc pas de bénéfice secondaire. Il en est de même au basket, où un joueur qui simule peut sortir du terrain pour plusieurs minutes (technique) ainsi que pour le handball (flopping).

L’apprentissage

Il semblerait que le jeu de la simulation puisse se retourner contre les joueurs à leur insu.

Je vous propose une nouvelle mise en situation. Lors d’un repas de famille, vous jouez à chatouiller votre petit cousin. Lorsque vos doigts l’effleurent, il rigole, rigole, rigole. Après une courte pause, vous lui criez « attention je vais te chatouiller - en tendant les mains vers lui » alors il éclate de rire et se roule par terre. Son système nerveux a simplement appris à reconnaître le stimulus et y répond par anticipation.

Revenons à nos moutons et reprenons le cas de Neymar. Bien souvent il a été percuté, poussé, ralenti… son système a donc appris. Et lorsqu’il est percuté (ou simplement lorsqu’il y pense) son système s’active. Ce dernier reconnaît et anticipe le résultat = la douleur !

Une fois que le joueur a plongé au sol, quel autre choix a-t-il que de rester par terre et se tordre de douleur pour rester crédible aux yeux de l’arbitre ? Il pousse plus loin le mensonge et exagère totalement la situation pour obtenir de la reconnaissance. A force de le jouer, son système nerveux finit nécessairement par y croire. Tout ce que nous ressentons est réel. Si le système nerveux d’un joueur atteint le seuil critique, alors le joueur a mal ! Peu importe s’il y a eu contact ou non, blessure ou non…

Gate control = roulades

Nous pourrions même aller jusqu’à expliquer les multiples roulades de Neymar (encore lui) ! Si on se frappe le doigt avec un marteau, le premier réflexe est de souffler dessus, et de le secouer pendant quelques secondes. Cette stimulation permet d’activer certaines fibres nerveuses, ce qui a pour incidence d’éteindre temporairement le message de nociception et donc la douleur. Ne pourrions-nous pas assimiler cela aux roulades ? En effet le contact de l’herbe puis l’air puis l’herbe.. cela pourrait suffire à moduler la douleur.

L’explication vous paraît folle ? Oui sûrement mais pourquoi pas après tout, les joueurs de foot ne simulent peut être pas !

Se relève et repart

Je gardais cette partie pour la fin. En effet, nous avons tous l’impression qu’une fois la chute passée, le joueur se lève, boite pendant quelques pas et court se replacer le sourire aux lèvres : tout est oublié !

Nous avons parlé plus haut du message descendant provenant des centres supérieurs : « Tout est ok, on peut y retourner ». Mais d’autres mécanismes sont à l’oeuvre !

Le contrôle inhibiteur diffus nociceptif (CIDN), aussi appelé modulation conditionnée de la douleur (CPM en anglais) est un mécanisme qui prend son origine dans le tronc cérébral. Il permet une modulation de la douleur sur le corps entier.

L’action combinée de ces deux moyens de régulation (centres supérieurs + CIDN) permet un retour au niveau basal et donc un retour au match sans la moindre douleur.

Conclusion :

Nous venons de détailler certains mécanismes qui permettent d’expliquer le comportement des joureurs qui est régulièrement perçu comme excessif. L’objectif n’est pas d’excuser ces simulations mais plutôt de nous interroger.

L’attitude que nous avons décrite ne pourrait-elle pas être retrouvée chez nos patients ? Bénéfices secondaires, stress et anxiété, mauvaise qualité de sommeil, hyper-médicalisation…

Que pouvons-nous faire pour aider ces patients ? Chercher la source de nociception ?

La solution semble être l’éducation, leur faire prendre conscience des différents mécanismes qui contribuent à modifier leur douleur. Il nous faudra sans doute du temps pour remettre en question et ajuster notre pratique ;)